Tour de la Meije et ses plans B, C et D
📋 Ceci est un compte-rendu de la sortie « Cycle banane WE #6 Ecrins »
Comment suis-je arrivé là ? Où vais-je ? Et oh oh les bananes 2026, ça c’est l’intro des bananes 2024, pas touche ! Pourtant le sujet est toujours d’actualité pour ce raid de 3 jours des bananes 2026. Vous souhaitez prendre de la hauteur sur vous-même, n’hésitez pas et rejoignez les bananes à ski.
La vie étant semblable à une descente de super G, après deux saisons passées au club de Lyon-Villeurbanne, suite à un virage professionnel mal négocié, je me retrouvais propulsé vers ma ville d’origine, Toulouse. Une réception sur un pied qui me permettait de rester dans la course. Je démarrais un nouveau travail, j’étais de nouveau sur mes 2 pieds, le buste en avant, les tibias appuyés sur les languettes, prêt à engager. Porte suivante, ma femme et moi achetions un appartement. Le corps n’est pas sorti de sa courbe que l’esprit est déjà dans la porte suivante. Des travaux aussi longs et durs qu’une hivernale solitaire, un cursus de formation d’encadrant ski en cours et un.e futur.e petit.e montagnard.e en gestation. Les virages de la vie me brulaient les cuisses. C’est alors que Benoît m’invita à participer au weekend de clôture de la saison des bananes 2026. Une invitation comme ça ne se refusant pas, j’entamai les négociations conjugales pour obtenir mon visa pour les Ecrins. Les négociations furent fructueuses, c’est que l’hiver avait été long, seul sur mon chantier pendant que ma moitié couvait notre Gaston Fétus. J’avais bien mérité ma récompense. Mon Visa délivré, il fallut s’atteler à la préparation physique, j’avais la condition physique d’un poisson pané. J’employai la méthode Pierre-Jean. Oui oui celui que vous connaissez ! Une bonne session de 2000m de D+ d’une traite au Montcalm avec une arrivée à 3000m à 3 semaines du rendez vous bananesque, voilà qui vous décalamine les soupapes. Mes billets de train réservés, j’étais prêt pour le rendez-vous.
Au programme, le tour de la Meije. Une avalanche avait ravagé le serret du Savon quelques jours plus tôt. Le couloir de neige s’était transformé en une goulotte de glace de plusieurs longueurs avec des relais hasardeux. 2 piolets techniques, des broches, des pitons, c’était bien loin de l’esprit ski alpi des bananes. Il nous fallait un plan B, une adaptation du mythique itinéraire du tour de la Meije tenté par Mathis et son groupe quelques semaines plus tôt. En étudiant les topos, nous trouvâmes de quoi satisfaire nos appétits, la descente des Enfetchores. Côté 4.3 E3, cette magnifique descente louvoie entre des barres. Un itinéraire complexe et esthétique avec une seule entrée et une seule sortie, un labyrinthe à ski ! En cas d’erreur d’orientation, il faudrait rebrousser chemin. Outre les difficultés techniques et l’exposition, cette descente promettait quelques difficultés d’orientation.

Le rendez-vous était donné le vendredi 1er mai au petit matin à Villars d’arène. Il faisait beau et doux. Avec Marine, Benoît et Romain, nous nous arrêtâmes à la grave pour prendre la face en photo afin d’y repérer l’itinéraire. C’était beau mais le temps n’était pas encore à la contemplation, une longue journée nous attendait. Arrivés sur le parking de Villars d’Arène, c’était dans un mélange d’excitation et d’appréhension pour les journées à venir que nous nous équipâmes. Quelques minutes plus tard, 9 bananes prirent un départ jovial en baskets avec leurs skis sur le dos. En baskets ? Mais c’est les Pyrénées ici ou quoi ? A vrai dire c’était presque aussi beau ! Oui Ok Ok je vous charrie chers lecteurs Lyonnais. Les huit kilomètres de marche en fond de vallée nous portèrent sur des discussions diverses. Certains débattaient de questions économiques et politiques pendant que d’autres échangeaient sur des questions plus personnelles.

L’objectif de créer du lien social entre bananes était visiblement déjà rempli. Au plan de Valfourche, miracle ! Le sol était recouvert d’une drôle de substance blanche. Je mis une patte dessus, c’était froid et ça glissait. On m’appris qu’il était coutume d’en avoir de grandes quantités par ici et qu’un peu plus haut elle était éternelle, ça s’appellerait de la neige ! La néou ? Non de la neige. La Néou ! Mais il a le QI d’un poisson rouge votre Pyrénéen ! Deux gardiens du parc vinrent à notre rencontre. Travailler un premier mai par des conditions pareilles, ça c’est du dévouement professionnel à donner une érection aux membres du MEDEF ! Les deux gardiens du parc étaient marqués par leur travail. Leurs peaux étaient bronzées, leurs corps étaient secs, affutés par les milliers de mètre de dénivelé avalés au cours de leurs carrières, et leurs esprits étaient aussi préoccupés qu’un moine Tibétain en pleine séance de méditation. Pauvres hommes, Zola et Hugo réunis ne suffiraient pas à décrire leurs peines. Ils nous demandèrent quel était notre plan. Benoit et Marine répondirent le couloir nord de Roche Faurio ! Ah mais non non non, ce n’est pas une sortie avec Védrines et Jean ! Une montée à Adèle Planchard suffira. Il faut dire qu’il était beau ce couloir nord de Roche Faurio, long, raide, rectiligne, une ligne d’anthologie. Promis les copains, un jour on se prendra dans les bras en haut du couloir.

La procession des bananes résista à l’appel des sirènes de Roche Faurio. Nous dûmes tout de même attacher Marine et Benoît, tel Ulysse au mât de son bateau. Heureusement ce n’était pas les cordes qui nous manquaient. La mise en pratique des techniques de ski alpinisme, serait pour plus tard. Le programme de la journée n’annonçait pas du 40° de pente mais du 40° Celsius. La remontée au refuge d’Adèle Planchard se fit skis au pied par un couloir, orienté plein Sud à midi pétante. Notre gestion de l’horaire était parfaite. Sylvain et moi suâmes toute l’eau de nos corps pour atteindre le refuge. Sylvain avait l’estomac lourd et moi j’étais gras comme un cochon Noir de Bigorre.

Arrivés au refuge entre 14 et 15 heures, nous avions une bonne partie de l’après-midi pour profiter de sa terrasse ensoleillée avec vue sur le massif et la fameuse barre des Ecrins.

Arriver tôt nous permis de réhydrater et de réalimenter nos corps desséchés à coups de limonade et de cacahuètes. J’eu une petite appréhension sur comment nous passerions notre première nuit. En passant de la plaine à une refuge à 3150m avec un groupe de 9, il y aurait un membre du groupe qui dormirait mal. J’eu tord, les bananes s’épanouissent en altitude. Nous dormirent d’un sommeil lourd et réparateur. Il le fallait. La deuxième journée s’annonçait looonnngue.
Au programme de cette seconde journée, toujours pas de ski de pente raide mais une très belle journée de ski alpi. En guise de mise en bouche, la grande ruine, suivi du col des neiges en entrée. En plat de résistance le col de la casse déserte, et enfin un dessert léger comme une profiterole au chocolat, la remontée au refuge du Promontoire. Bon appétit ! Merciiii.
Au petit matin le regel était bon. On se questionna s’il fallait mettre les couteaux ou non. Seul Jess les mit, et je réalisai quelques centaines de mètres plus loin qu’elle eut bien raison. J’étais parti avec les gros skis de 95mm au patin pour ce dernier raid de fin de saison. L’accroche laissait à désirer. Je montais tendu je te dis que t’es tendu. Alors que j’étais déjà le dernier de nos troupes, je pris la décision de m’arrêter pour mettre mes couteaux. La pente était déjà suffisamment raide pour qu’il me faille sortir le piolet pour sécuriser mon sac pendant la manip. Couteaux aux pieds je montais enfin détendu, gardant mes forces pour la suite.

Arrivés sous la face terminale, le groupe passait aux crampons lorsque je les rejoignis. Je rattrapai la totalité de mon retard sur la manip. La montée à la grande ruine se fit par une pente de neige relativement raide.

Il n’y avait pas de vent, le ciel était bleu, j’étais heureux. La vue du sommet nous offrit un panorama à 360° sur le massif. Sa topologie est si particulière. Ses faces sont raides. Le massif est relativement dense. Ses vallées sauvages et rapprochées donnent un sentiment d’intimité. L’expérience colle à l’idée que je m’en faisais. C’est le massif que je préfère des Alpes. Il faudra y revenir.

Nous descendîmes par la voie normale. Elle commence par une arête de neige en pente douce et se termine par un petit couloir caché suivi de quelques pas de désescalade facile.


J’étais dans les premiers skis aux pieds. Il était 10 heures du matin, la neige était encore dure pour rejoindre le col des neiges. Ce n’était pas du grand ski mais c’était beau. Quelques centaines de mètres plus bas, nouvelle transition, nous mîmes les skis sous la bretelle et les crampons aux pieds. Une fois de plus je fus rapide sur les transitions, j’étais désormais seul devant avec Benoit, fidèle à son habitude. Le reste du groupe avait pris quelques minutes de plus dans cette transition, ce qui n’était pas plus mal. Cela finirait dans tous les cas par bouchonner dans la descente du col des neiges.

Du col je regardai la prochaine difficulté de la journée, le col de la casse déserte. La montée au col de la casse déserte était sèche. Avec la déglaciation, la rampe de glace a disparu. En cette année d’enneigement déficitaire, la neige avait également disparue. Benoît me dit, vu d’ici ça n’a pas l’air de passer.

Etant le seul passage pour rejoindre le refuge du promontoire, il ne nous restait qu’à aller voir ça de plus près. Arrivés en bas du col des neiges, comme prévu un bouchon de bananes s’était formé là haut.

Il était presque 11 heures, le petit déjeuner était loin, j’en profitai pour me tartiner de crème solaire et pour entamer mon premier sandwich. C’est que j’avais vu large sur les quantités de vivres pour ces 3 jours de montagne. Peut être avais-je envie d’y rester plus longtemps. Quelques crocs de sandwich plus tard nous étions repartis pour l’instant de vérité. Pourrions-nous passer le col ou nous faudrait-il rebrousser chemin jusqu’à Villars d’arènes ?
En arrivant au pied des difficultés, un skieur seul attendait ses collègues qui faisaient le même itinéraire que le notre. Son groupe était parti une heure après nous et lui avait préféré ne pas monter à la grande Ruine. Il hésitait entre attendre ses collègues en haut du col ou à rester au bas des difficultés. De nombreuses petites pierres recouvraient le sol. Ça sentait bon le passage pourri mais passable.

On lui demanda de ne pas s’engager dans l’étroiture au delà de laquelle le passage était sec. On se regroupa sur le côté pour se mettre à l’abris d’éventuelles chutes de pierres. Benoît et Romain passèrent devant. Il y avait un petit pas de mixte sympathique qui permettait de déboucher dans une trémie de pierraille. Tout ce que je déteste, un terrain sans consistance avec de la pente et suffisamment d’exposition pour faire des dégâts en cas de chute. Romain ramona la cheminée, une petite pierre ricocha sur le bord de la cheminée et pour prendre la trajectoire la plus improbable. Elle m’arrivait dessus. Dans un réflexe je déviai la pierre de ma main droite. Plus de peur que de mal, pas de blessé tout le monde était indemne. Benoît s’activait déjà pour poser une corde fixe. La corde était trop courte pour arriver jusqu’à nous, elle permit tout de même de sécuriser la remontée de la trémie. C’était déjà ça de pris. Une fine langue de glace subsistait sur la gauche. La glace était fine, c’était mieux que le gravier mais il valait mieux être léger sur les appuis.

Quelques mètres plus haut, je retrouvai la neige, soulagé d’être sorti de ce passage pourri. Je priai pour que tout le groupe arrive à monter sans quoi il nous faudrait redescendre. Le beau temps était toujours de la partie, c’était l’heure de sortir mes kilos de sandwichs. Je savourai le moment, la coppa, la roquette et le comté. Nous n’avions rien à faire dans un endroit aussi hostile pour l’être humain. Mais que faisions-nous là ? Pourquoi ce besoin irrépressible d’aller se fourrer dans des endroits pareils ? La beauté des lieux ? Un besoin de stimulation physique et mentale ? Un besoin de parfaire toujours plus la technicité de gestes ? Echapper un instant au monde ? Sortir des rails ? Claquer la porte ? Prendre une pause, une respiration ? Se retrouver ou se trouver soi ? Chacun à ses raisons d’aller en montagne.
Le groupe ayant passé les difficultés, Benoît et moi partîmes installer le rappel.

Pour ne pas encombrer Benoît dans le contrôle des manips au relais je descendis le rappel en premier, chargé comme un mulet avec son sac et ses skis par-dessus mon propre chargement. Encombré, j’eus du mal à me baisser pour attraper les cordes afin de les faire descendre. Tant bien que mal j’arrivai au bas du rappel et y déposai le chargement de Benoît. Il était presque 14h, cela faisait 7h que nous étions parti du refuge d’Adèle Planchard, il nous restait encore 1300m de descente et 1000m de dénivelé positif. La journée allait être longue et il nous fallait arriver au refuge du promontoire avant 18h30. Les bananes descendaient les unes après les autres, je m’assis sur mon sac pour terminer mon sandwich. La descente du glacier se fit sans encombre.

Nous cherchâmes un itinéraire pour rejoindre la vallée des étançons à ski. Plutôt que de descendre sur des ponts de neige hasardeux, nous rejoignîmes le chemin d’été pour quelques mètres de marche. On apercevait désormais le refuge du promontoire qui était à la fois si proche et si loin.

Le paysage était toujours aussi grandiose et le ciel toujours aussi bleu. Vers 15h30 nous arrivâmes au fond du vallon des étançons, il faisait chaud, la montée au refuge semblait interminable. Chacun géra son effort selon ses capacités physiques, bien entendu je vis tout le groupe me passer devant tout en m’accrochant à la queue de peloton composée de Jess, Matthieu et Romain. Les derniers mètres de dénivelé se firent au mental.

L’arrivée au refuge du promontoire est exposée, c’est à ce moment que Matthieu probablement trop fatigué pour être lucide chuta. Heureusement la neige était molle ce qui lui permit de s’arrêter avant de passer par dessus les barres sur lesquelles est perché le refuge. Encore une fois, nous avons un nouvel exemple que le recul des glaciers complique certains itinéraires. Après cette frayeur de fin de course nous montâmes tous à bord de notre vaisseau des glaciers, le refuge du promontoire. Seuls Marine et Benoît étaient encore frais, nous autres étions fumés. Quelle journée incroyable ! J’avais l’impression d’être parti il y a 4 jours, ce n’était pourtant que notre deuxième jour de montagne.
Il ne nous restait plus qu’une heure avant le repas pour nous changer et préparer notre journée du lendemain, la descente des Enfetchores. Nous prîmes des renseignements sur la météo auprès de la gardienne. La météo devait se gâter : des rafales de vent de 60 à 70 km/hétaient annoncées dès le milieu de la nuit. Les nuages feraient aussi leur apparition d’abord avec un plafond élevé puis le temps se bâcherait en fin de matinée. La gardienne était rincée de sa saison, nous étions ses derniers clients. Elle était pressée d’échapper à l’éloignement de cette vie de gardien de refuge. Elle nous dit qu’elle ne ferait pas la vaisselle et qu’à 10 heures du matin quoi qu’il en soit elle fermerait le refuge pour descendre avant le jour blanc. Le topos météo nous prévoyait d’être dans la baston pour passer la brèche puis selon notre rapidité et l’évolution de la météo d’être ou non dans le jour blanc pendant la descente des Enfetchores. 2 options de plan B s’ouvraient à nous, le col du pavé ou descendre le vallon des étançons et prendre des taxis, jusqu’à Villars d’arène. Nous convînmes de reporter notre décision au lendemain en fonction de la météo. Je n’étais pas très optimiste sur nos chances d’obtenir un créneau météo favorable. Si la prévision se confirmait il semblait plus sage de renoncer.
Les bananes étaient tendues, les discussions continuaient en groupe restreints. Accablées de fatigue et émotionnellement chamboulées, la promotion 2026 en avait assez. Se projeter dans la baston et dans du 45° sur neige dure dans le brouillard faisait peur. La gardienne était sollicitée pour se conforter sur la difficulté de la descente avec des questions à laquelle on connait déjà la réponse. Est-ce que la descente des Enfetchores est difficile ? Tout gardien, tout guide, ou amateur donnerait la même réponse à un groupe dont il ne connait pas le niveau : « Oui ». Outre l’incertitude météo, l’état d’esprit du groupe était un signal de plus à ne pas prendre à la légère. Pour moi en plein cursus de formation d’aspirant encadrant (je trouve ça plus joli qu’initiateur stagiaire), je vécus une expérience de terrain très enrichissante. La méthode 3x3, on est en plein dedans ! A peine nous eûmes le temps de nous installer que le diner était servi. Tout avait été dit mais les discussions sur la décision à prendre le lendemain continuait. Dehors il faisait toujours beau mais dans nos têtes le temps tournait. Feu de la jovialité du départ, la tension de chacun était palpable.
Aussitôt mon repas terminé, j’allai me coucher. Je suis un couche tôt et je n’aime pas les conversations qui tournent en rond. Je sentais que l’état des troupes travaillait les esprits des encadrants. Marine était silencieuse, attentive, elle analysait. Romain était inquiet. Pourvu qu’il réussisse à dormir. Benoit semblait agacé. Le groupe perdait sa confiance en lui. La peur contagieuse gagnait le troupeau de brebis en brebis et personne ne pourrait l’arrêter. Au milieu de la nuit, le vent se leva. Il était fort, le vaisseau craquait, un volet mal accroché battait. La météo correspondait bien à la prévision. Je me rendormis en rêvant de blizzard.
Au réveil, le vent était tombé. Je rangeai mes affaires rapidement et descendis pour le petit déjeuner. Si nous voulions réaliser la descente des enfetchores, il eut fallu partir vite. En arrivant dans la salle commune toute vitrée, je constatai que la météo était meilleure qu’annoncée. Le plafond était haut et le vent était tombé. La météo n’était plus un problème. Il ne restait plus qu’à être efficaces. Le reste du groupe arrivait petit à petit et les discussions de la veille reprirent. Nous fîmes un tour de table pour donner notre avis. Les encadrants expliquèrent que la météo semblait permettre d’aller dans les enfetchores. Chacun prit la parole mais personne n’osa dire qu’il souhaitait renoncer. La peur de décevoir le groupe, les encadrants, de se décevoir soi ? Les relations de groupe sont complexes. Il faut s’avoir lire les attitudes, les sous-entendus, les non-dits. J’attendais sur la terrasse du refuge que le groupe arrive, j’étais prêt pour les Enfetchores. Les minutes passaient et ça discutait encore. Quand enfin je crus que nous étions prêts à partir, faux-départ les cordes n’étaient pas lovées. Je pris le tas de pus pour le démêler pendant que le groupe commençait à s’équiper et à partir. Le groupe avait tellement d’inertie que j’eus le temps de démêler et de lover la corde avant que le dernier ne soit parti. Une fois sur les skis, la neige était béton et bosselée, une horreur à skier. Un nouveau signal orange à prendre en compte pour notre analyse de risque 3x3. Le ciel dégagé de la première partie de nuit avait duré suffisamment longtemps pour permettre un très bon regel à notre altitude. Après ce départ chaotique, Romain prit la décision de renoncer aux Enfetchores pour assurer un retour par le col du pavé. Descendre les Enfetchores sur cette neige ne présentait pas un grand intérêt et toute chute était interdite. Cet itinéraire ne faisait pas peur au groupe pourtant ces difficultés n’était pas à prendre à la légère non plus. Cela reste un itinéraire de ski alpinisme. On était loin d’un retour en mode « la balade à son pépère ». En continuant notre descente vers le col du pavé, nous eûmes droit à un massage de cuisses à vous faire sauter les plombages. Nous étions froids et fatigués de la veille, la descente n’était pas agréable. Au moment de repeauter, Romain prit la décision de passer au plan C. Mieux valait jouer la sécurité. La mission d’aller chercher les voitures fut confiée à Marine et Benoit, pendant que nous descendrions la vallée des étançons pour les attendre à la Bérarde. Partir avec Marine et Benoît n’était pas une option pour moi. Avec ma préparation physique de Croustibat de 80kg, il était hors de question de les accompagner. Marine et Benoît progressèrent très vite. Ils arrivèrent au col du pavé avant les autres groupes qui nous devançaient. Leur descente fut semblable à la descente du refuge. Une neige bosselée en béton armé pour un gros 600m de D- suivi de 50m de neige potable et pour le reste de l’agua lemon mais sans citron.
De notre côté nous nous laissèrent glisser le long du torrent des étançons. Nous eûmes à le traverser pour rejoindre le chemin d’été qui était sur l’autre rive. Nous avions toute la journée devant nous. On prit le temps de faire une pause dans l’herbe en écoutant le torrent et le psithurisme des feuilles de bouleaux. Après quelques centaines de mètres de portage, nous arrivâmes au village dévasté de la Bérarde dont il ne reste qu’un chaos de roches et de gravats au milieu de maisons éventrées. Quel avenir y avait-il pour ce village ? Evacuer ce chaos de pierres et gravats demanderait des efforts titanesques.

Devant ce paysage de désolation, nous relativisions sur notre renoncement de la journée. Nous n’avions pas fait un virage sauté du weekend mais quelle belle traversée nous avions vécue : riche en paysages et en émotions partagés. De tels week-ends marquent une saison. Les places pour les bananes sont rares. Peu d’encadrants du CAF ont l’expérience et sont prêts à endosser la charge mentale et l’investissement personnel requis pour amener en sécurité un groupe aussi nombreux sur de telles courses de ski alpinisme.
Merci à Romain, Marine et Benoît pour votre générosité et ces moments d’exception que nous partageons.
Youki, banane 2024




